
« L’implication directe de la Russie dans des crimes de guerre au Mali est ignorée »
Jeune Afrique, le 28 septembre, 2024
Rappel de l’ambassadeur d’Ukraine au Sénégal, bataille de Tinzawaten au Mali, nouvelles routes pour les céréales… Maksym Subkh, le représentant spécial de l’Ukraine pour le Moyen-Orient et l’Afrique, détaille la stratégie de son pays pour contrer l’influence russe en Afrique.
Maksym Subkh s’est rendu à de nombreuses reprises sur le continent africain : en Côte d’Ivoire, au Maroc, au Sénégal ou encore en Afrique du Sud. Il prépare la première visite du président Volodymyr Zelensky, qui pourrait avoir lieu en Afrique du Sud. Après la rupture des relations diplomatiques de l’Ukraine avec le Niger et le Mali, ainsi que la convocation de l’ambassadeur à Dakar, Maksym Subkh prend la parole pour la première fois afin de répondre aux accusations de Moscou et de détailler la manière dont son pays fait face à l’offensive russe en Afrique.
Jeune Afrique : Tchad, Burkina Faso, Mali, Niger, République du Congo, Guinée… De nombreux pays africains sont favorables au renforcement de leur partenariat avec Moscou. Quel regard portez-vous sur cette influence grandissante de la Russie ?
Maksym Subkh : Selon moi, il convient de distinguer ce qui relève des activités de la Russie sur le continent africain depuis l’époque de l’URSS, en matière d’éducation et d’instruction militaire, de son « influence grandissante » dans les pays évoqués. Cette idée, en opposition à la « futilité de l’Occident », repose sur une illusion entretenue par une architecture médiatique complexe.
La Russie use d’un grand nombre d’instruments pour mener ses campagnes de désinformation. Le fait que celles-ci ciblent les activités ukrainiennes en Afrique sont, selon moi, le signe que notre travail est efficace. À ce sujet, le narratif russe a évolué. Il y a deux ans, il présentait notre pays comme « pratiquement absent du continent », tandis qu’aujourd’hui, il se montre critique sur nos stratégies, ce qui prouve qu’il existe désormais une question ukrainienne sur le continent. Rien que pour le mois d’avril 2024, des travaux de recherche d’Africa Center for Strategic Studies dénombraient environ 70 campagnes de désinformation lancées par la Russie à destination de l’Afrique.
Dans le cadre de sa propre offensive diplomatique, l’Ukraine a-t-elle réellement les moyens de « contrer » cette influence russe ?
Le soft power russe ne nous inquiète pas outre mesure, contrairement à certaines actions qui nécessitent une réaction immédiate. C’est le cas du discrédit jeté sur notre ambassade en Côte d’Ivoire dans les médias régionaux, au moment où se développe un dialogue efficace avec Abidjan, que nous considérons comme un partenaire fiable. Par exemple, un faux communiqué portant sur le recrutement supposé de soldats africains pour l’armée ukrainienne a été attribué à notre ambassade et une fake news a circulé selon laquelle nous aurions livré des drones à la Côte d’Ivoire.
Autre exemple inquiétant : la conclusion d’un soi-disant « accord de coopération bilatérale » entre la ville sénégalaise de Thiès et la ville ukrainienne de Sébastopol, située sur le territoire de la République autonome de Crimée, temporairement occupé par la Russie. Dakar a choisi la stratégie du silence, malgré les alertes permanentes de nos services diplomatiques. Nous avons multiplié les demandes afin d’évoquer notre vision et de comprendre celle des nouvelles autorités.
Sur le sujet, il y a eu des avancées. Le 2 août dernier, comme vous le savez, l’ambassadeur d’Ukraine a été invité, et j’insiste sur ce terme, à une rencontre au ministère des Affaires étrangères au cours de laquelle, entre autres, il a transmis à Yassine Fall la note de protestation de son ministère portant sur les actes entrepris par le maire de la ville de Thiès. Cette note a été acceptée silencieusement. En l’absence d’une réponse constructive de la partie sénégalaise, le ministère ukrainien des Affaires étrangères a pris la décision de rappeler son ambassadeur pour consultation. Son retour dépend uniquement de la volonté du Sénégal de faire preuve de respect envers notre intégrité territoriale et d’annuler ce soi-disant accord.
Kiev ambitionne d’ouvrir de nombreuses ambassades sur le continent. À ce jour, combien en comptez-vous et quelles sont vos ambitions ?
Depuis octobre 2023, nous avons inauguré sept nouvelles ambassades : au Rwanda, au Mozambique, en Mauritanie, en RDC, au Botswana, en Côte d’Ivoire et au Ghana. Le processus de recrutement et de nomination des ambassadeurs est en cours. Nous pensons en inaugurer au Cameroun et en Tanzanie. À ce jour, nous avons donc 18 chancelleries fonctionnelles.
Quel bilan faites-vous du renforcement de vos relations avec l’Afrique ?
Ces deux dernières années, l’Ukraine a considérablement renforcé le dialogue politique avec ses partenaires africains, l’une des priorités de Volodymyr Zelensky depuis janvier 2022. Entre 2022 et 2024, le président a eu pas moins de 57 rencontres fructueuses et entretiens téléphoniques avec les leaders africains, et le ministre des Affaires étrangères, 87.
En juin 2023, nous avons accueilli une délégation de sept dirigeants et hauts représentants africains, venant d’Afrique du Sud, des Comores, de Zambie, du Sénégal, d’Égypte, du Congo et d’Ouganda, dans le cadre de l’Initiative africaine pour la paix. Le chef de la diplomatie a effectué quatre tournées, qui l’ont mené au Ghana, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Kenya, au Maroc, en Éthiopie, au Rwanda, au Mozambique, au Nigéria, en Afrique du Sud, au Liberia, au Malawi, en Zambie et à Maurice.
En tant que représentant spécial pour le Moyen-Orient et l’Afrique, je me suis moi-même rendu plusieurs fois sur le continent [Éthiopie, Maroc, Égypte, Sénégal, Ghana, Côte d’Ivoire, Kenya, Égypte, Botswana, Afrique du Sud, Zambie, Namibie, Mauritanie]. D’autres visites sont à prévoir.
Le 2 mars 2022, aux Nations unies, seuls 28 pays africains avaient condamné l’agression russe et 25 s’étaient abstenus ou n’avaient pas participé. Pensez-vous que la position de certains d’entre eux a évolué ?
Grâce au travail évoqué précédemment, de plus en plus de ces pays ont finalement adopté une position que je qualifierais « d’équilibre », quand d’autres sont pro-ukrainiens. Ainsi, les résolutions onusiennes les plus importantes pour nous ont été soutenues par 30 États africains.
Le Sommet pour la paix organisé en Suisse, au mois de juin, n’a attiré que 14 des 55 membres de l’Union africaine… N’est-ce pas le signe que la stratégie de Kiev en Afrique peine malgré tout à porter ses fruits?
Ces 14 pays représentent près de 25 % des pays du continent. Nous œuvrons à ce que davantage d’États prennent part au deuxième sommet. Nous considérons que seule une pression multiforme de la communauté internationale sur l’agresseur russe rendra possible l’établissement d’une paix globale, juste et durable pour l’Ukraine.
Après la bataille de Tinzawaten, dans le nord du Mali, Andriy Yusov, le porte-parole du renseignement militaire ukrainien, a déclaré que les rebelles maliens du CSP avaient « reçu des informations, et pas seulement ayant permis de mener avec succès une opération militaire contre les criminels de guerre russes ». Jusqu’à quel point votre pays est-il impliqué dans cet événement ?
L’Ukraine n’accepte aucunement les accusations qui lui sont faites au sujet d’un soi-disant « soutien du terrorisme international, d’une violation du statut de l’ONU et du droit international ». Niamey a souhaité se montrer solidaire vis-à-vis du Mali, qui a fait le choix d’un rapprochement avec l’État terroriste qu’est la Fédération de Russie, qui mène depuis deux ans une guerre contre notre pays et qui crée le chaos dans tous les coins du monde, notamment en Afrique.
Nous souhaitons absolument œuvrer au développement de relations mutuellement bénéfiques avec l’ensemble des États africains. Nous avons grandement participé à l’effort international visant à rétablir la sécurité, notamment dans la région du Sahel. Au Mali, en particulier, avec l’envoi, entre 2019 et 2022, d’un contingent au sein de la mission de maintien de la paix des Nations unies.
Les autorités maliennes parlent d’une « agression ouverte » et dénoncent la nature « néonazie » de votre gouvernement. Que répondez-vous ?
Nous rejetons complètement les accusations du gouvernement de transition du Mali concernant un soi-disant « soutien du terrorisme international ». Nous rappelons que l’Ukraine, en tant que pays fondateur de l’ONU, a soutenu massivement au XXe siècle le droit des peuples africains à l’indépendance, y compris celui du Mali. La Russie, elle, démolit l’architecture de la sécurité internationale et viole ces mêmes textes des Nations unies.
Il est dommage que le Mali ait pris la décision de rompre les relations diplomatiques sans avoir minutieusement analysé les circonstances de l’incident survenu dans le nord du Mali et sans avoir fourni des preuves de notre rôle. En même temps, l’utilisation par les structures militaires contrôlées par le Kremlin, comme Wagner, de méthodes terroristes et leur implication directe dans des crimes de guerre, dans les meurtres de civils et dans le traitement cruel de prisonniers de guerre, en Ukraine comme en Afrique, sont ignorés.
La Russie et ses supplétifs recrutent régulièrement dans les pays africains. Comment percevez-vous cette stratégie?
Moscou continuera à recruter tous ceux qu’elle pourra séduire avec la promesse d’argent facile en échange de meurtres d’Ukrainiens. Tandis que Vladimir Poutine essaiera de garder sa population masculine capable de travailler, il enverra au front les ressources les moins valables économiquement.
Il recrute des dizaines de jeunes hommes venant d’Afrique dans le cadre du programme « travail-études », sans les prévenir de leur emploi dans des entreprises militaires. L’Ukraine, aidée par ses partenaires, fait de son mieux pour contrer l’agression de la Russie, en particulier en détruisant les cibles militaires situées dans le pays. Les États africains doivent prendre toutes les mesures possibles pour bloquer l’enrôlement de leurs citoyens, au vu des dangers évidents pour leurs vies.
Avant la guerre, l’Ukraine exportait des quantités importantes de céréales, telles que le blé et le maïs, vers l’Égypte, le Nigeria ou encore l’Éthiopie. De quels moyens disposez-vous pour stabiliser voire augmenter ces échanges commerciaux ?
Des routes alternatives, via les ports de la mer Noire, et des corridors terrestres ont été envisagés.
Comptez-vous développer des accords avec certains pays africains pour développer des infrastructures portuaires ou ferroviaires ?
Plus de 2 300 navires sont passés par le corridor de la mer Noire et plus de 43 millions de tonnes de cargos alimentaires ont été transportés vers 40 pays du monde, y compris en Afrique. Le programme humanitaire « Céréales en provenance de l’Ukraine » continue. Il a permis, au cours des années 2023-2024, de transporter quelque 200 000 tonnes de céréales et de vivres ukrainiens en Somalie, au Kenya, en Éthiopie, au Nigeria, en Mauritanie, au Soudan et en RDC.
Nous sommes en négociation pour l’installation de hubs céréaliers. L’Ukraine cherche à passer de l’exportation des matières premières à la mise en place d’un système solide et indépendant de fabrication intérieure et de recyclage en Afrique. Nous sommes également intéressés par des recherches communes et un échange d’expérience, notamment dans le domaine de l’utilisation des technologies agricoles modernes, qui permettront de gérer la sécheresse avec un équipement économe en énergie. Cela aidera à faire face aux défis provoqués par le changement climatique.